Les piles

chroniques de la haine ordinaire

Parmi les « chroniques de la haine ordinaire » de Pierre Desproges il y en est une qui me fait penser au premier gag cinématographique des frères Lumière, l’arroseur arrosé, un thème qui a été repris sous de nombreuses variantes par bons nombres d’humoristes. Il s’agit du sketch Les piles que je trouve particulièrement savoureux.

Tout commence un matin où après son passage à la salle de bain, il voulut allumer son poste à transistor et voici ce qui lui arriva.

les piles  DesprogesFigurez-vous que les piles de mon transistor étaient mortes. Ne faisant ni une ni deux, ni trois ni quatre non plus, je me rends chez l’épicier dont l’échoppe jouxte mon logis. J’ouvre la porte et je dis :
« Bonjour monsieur l’épicier ! » L’épicier dit :
« Bonjour y va bien ce matin, qu’est-ce qu’il lui fallait ? »
« Il lui fallait des piles. »
« Ah, il n’y a plus de piles, y voudrait pas de belles bananes ? »
« Non y veut juste des piles. »
« Oui, mais non y en a plus. »

Heureusement je me rappelle qu’il y a une petite superette pas très loin. J’y cours. Je m’empare d’un lot de quatre piles sous film plastique et emballage carton. Je les tends à la caissière qui trônait sur un tabouret de style fin René Coty, début Charles de Gaulle et lui dis :
« Mademoiselle, je voudrais deux piles ! »
«  Ah, mais vous voyez bien qu’elles sont vendues par quatre, glapit-elle au sortir d’un soupir agacé, ça nous fait vingt-deux francs. »

Or figurez-vous que je me targue d’être un consommateur averti à telle enseigne qu’avant d’acheter chez le marchand de journaux 50 millions de consommateurs ou Que choisir je m’efforce de peser, sur une balance, le pour et le contre avant de décider celui qui a le meilleur rapport qualité/prix.
Ainsi donc, avec un regain de nonchalance destiné à faire sortir la léthargique en blouse de ses gonds encrassés, je dépose sur sa caisse non pas vingt-deux francs, mais onze francs et je réitère ma demande :

« Mademoiselle je voudrais deux piles. »
« Vous m’embêtez à la fin, je n’ai pas que ça à faire, mentit-elle effrontément, puisque je vous dis que ces piles sont vendues par quatre, ça nous z’y fait vingt-deux francs. »
« Je  vous demande pardon mademoiselle, je connais mes droits, aucun règlement en France ne m’oblige à acheter quatre piles quand je n’en veux que deux. »

« Bon et ben j’appelle mon chef. Monsieur Raymond hurla-t-elle en ameutant tout le magasin de sa haineuse clochette à vache qu’elle secouait. »

Je jubilai intérieurement d’autant que les clients alentour dont certains m’avaient reconnu,… alors que mon père toujours pas, faisaient maintenant le cercle au milieu de l’incident.
Monsieur Raymond, petit chef de cette supérette, affublé d’une gourmette de cadre au poignet droit arriva bien vite et dit :
« Eh bien que se passe-t-il ? »

Prenant à témoin la foule attentive, je récitai fermement la loi qui était de mon côté, en fustigeant l’attitude bornée de la méchante (qui ne l’était pas). Monsieur Raymond qui avait oublié d’être con, sachant d’une part que j’avais raison et que les gens sont toujours du côté de Guignol, il préleva deux piles du paquet de quatre et me les remit solennellement en échange de mes onze francs, puis il s’en fut magnifique et serein comme un petit Salomon de prisunic.

Pour ma part je quittai le magasin sous les ovations délirantes des ménagères après avoir généreusement pardonné à la caissière repentante. Rentré chez moi, j’ouvris la petite trappe à l’arrière de mon poste à transistor pour y installer les deux piles.

Il en fallait quatre !

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