Contes crevants

Un Sage

En 1912 parut un petit recueil dit de Contes crevants, des récits d'humour noir de Léon Valbert (1867-1947) ; parmi ceux-ci Un Sage est assez loufoque.
Nul doute que l'auteur de ces contes se soit inspiré d'Alphonse Allais.

Le capitaine Soupalail est Un Sage. Il n’attache pas aux menus désagréments que l’existence lui réserve, comme à tous ses concitoyens, plus d’importance qu’ils n’en comportent en réalité.
VisiteurMais il faut d’abord vous expliquer que, lorsqu’on se présente chez le capitaine Soupalail, on est reçu d’ordinaire par une personne d’aspect plutôt acariâtre et dont l’accueil ne vous permet pas de douter que son caractère ne réponde à sa physionomie.
Cette mégère, aux fortes mains calleuses et même plutôt crasseuses, la taille informe ceinte d’un inamovible tablier de teinte isabelle, les pieds traînant dans des sandales éculées, semble toujours prendre les visiteurs pour des intrus et elle les rabroue dans un répertoire peu châtié.
La plupart s’enfuient médusés, jurant de ne jamais revenir.
D’aucuns pourtant rouspètent. Mal leur en prend car leur témérité se traduit par une raclée à coup de manche à balais, ou l’envoi d’une potée d’eau sale ou de liquide malodorant, lancé au travers de leur visage indigné.

Les fournisseurs figurent quotidiennement parmi les plus maltraités : petits pâtissiers porteurs de divines friandises, garçons livreurs des grands magasins de nouveautés, jeunes apprentis bouchers en quête d’une forte commande.
Tous ne tardent point à savoir ce qu’il en coute, si par mégarde ils ont sonné à la porte du capitaine Soupalail, au lieu de s’arrêter à celle de l’appartement voisin, ou si, venant réellement porter chez lui quelque marchandise, ils se sont risqués à réclamer pour leur peine, le traditionnel pourboire.
« Un pourboire ! crème de feignant, glapit l’irascible femelle, je vais t’en coller, un pourboire, avec le tisonnier de mon fourneau, si tu ne déguerpis pas et plus vite que ça. »
Et elle claque la porte au nez de l’imprudent qui redescend les escaliers, le gousset vide, mais du fiel plein le cœur.
Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que, un de ces travailleurs déçus n’ait pu résister à exhaler sa rancœur en une inscription lapidaire, le long du mur même du palier sur lequel s’ouvre le logis de Soupalail.
SoupalailD’un crayon vengeur, cet anonyme imprécateur traça, sur le blanc revêtement de la cloison, la phrase que voici :
La bonne à Soupalail est une vache !
Jusque-là rien que de très ordinaire, comme vous voyez. Mais quand l’intéressée découvrit ce document graphique, je vous laisse à penser le raffut.
Trainé par elle hors de son cabinet de toilette où il était en train de se mettre en tenue pour une revue de détail, Soupalail dut venir contempler incontinent le corps du délit.
« 
En effet, déclara-t-il, c’est déplorable ! »

Et, s’armant à son tour d’un stylographe dûment enduit d’encre noire, il écrivit au-dessous des sept mots incriminés :
Soupalail le sait bien, que sa bonne est une vache, mais il ne peut rien y faire : c’est sa femme !!!

Il rentra enfiler son uniforme et partit dignement rejoindre la caserne.

Étonnant non !

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