Benoist Mary Le mattefaim

Benoist MaryBenoist Mary est le nom de théâtre de Marie Benoît Antoine Renard.
Il est né le 1er octobre 1864 au 36 rue de Trion 69005 Lyon, il est mort le 13 décembre 1944.

Il a passé sa vie sur les planches de théâtre, à jouer des scènes de sa composition, faire des imitations et diriger sa compagnie.
C'est lui qui, se déguisant en commère, a lancé le personnage de la mère Cotivet.
Il jouait notamment dans une salle d'école du quartier au 3, rue des Anges.

On peut lire ses savoureuses histoires dans son livre : contes lyonnais des autrefois aux éditions lyonnaises d’art et d’histoire.

Le mattefaim

Dites donc z’enfants, je vas vous raconter sus le pouce, la malheureuse castaphroque (on dit aussi catapostrophe) qu’a été l’auteuse de la mort de ma pauv’femme.

Une si tant bonne femme ! douce comme de guimauve, que ne savait que faire pour m’être agriable et bonne cuisinière.
Faut dire que toutes ces années, ma femme avait l’habitude de me souhaiter ma fête à la saint Benoît. Elle dégringolait au marché et m’achetait ce qu’il y avait… tantôt un fruxia, tantôt un pot de géranium qu’elle posait sur le coin de la commode et je faisais semblant d’être surpris en rentrant.
J’y savais bien que c’était ma fête, j’avais fait une coche sur le calendrier.
Alorsse on descendait chez l’épicier, on achetait une assiettée de biscuits, un litre de vin à seize et un pâté froid et on faisait la noce.

La veille de la saint Benoît, d’y a deux ans, elle me dit : "Te sais pas Benoît, c’est ta fête, je vas te faire de mattefaims tramés de bugnes". Pensez donc elle pouvait pas mieux tomber. Moi qui les aime les mattefaims, surtout que ma femme avait le chic pour les faire.
Elle commençait pour prendre quat’sous de farine, de la plus fine, d’eau bien fraîche, une œuf bien frais, qu’on délie avêque son doigt, faut pas se sarvir de cuiller, ça donne le goût de fer. Pas trop de lait, pas’que le lait, ça n’empèse pas assez. Le mattefaim s’abouse, (s’affaisse) y s’arrape (adhère), y s’éclafoire (écrase) dans le fond de la poêle. Faut pas craindre d’y mettre une bonne goutte d’eau-de-vie blanche ; y en a que mette d’arquebuse, mais c’est pas si bon.

Ensuite pour graisser sa poêle, ma femme faisait une lichette (un morceau) ; c’est un petit cognon (une boule)  qu’on fait avêque une petite patte (chiffon) bien blanche de buye (lessive). On la trempe dans la condure (margarine), et on graisse le fond de sa poêle.
C’est bon, c’est craquant et économique. Dans un ménage la même lichette bien graissée elle vous ressert pendant une an.

Ma femme fait tous ces préparatifs, elle graisse sa lichette, elle la pose sur le bord de la table ; mais elle fait pas attention à ma chatte, qu’apinchait (épier) la lichette.
Vous l’avez bien connue ma chatte ? C’était une angoulas et épagneuse et voleuse ! Mais bonne ratière et bonne mère. Une année elle nous a fait quatorze petits chats, mais en deux fois. Elle prend la lichette à son bec ; elle s’ensauve par les degrés.
Ma femme veut lui courir après, comment fait-elle son compte, les escayers étiont-y décaronnés (carreau qui rebique), ou bien sa grolle s’était-elle dessampillée (mise de travers). Elle a roqué du pied, elle a débaroulé toute la grimpée.
Elle s’a fait peter le coco, que nous l’ont entendu d’en haut !

Not’ compagnonne veut lui porter secours ; vous l’avez bien connue, not compagnonne ? C’te grosse raboulette ? Elle reglisse au même endroit, elle tombe sur ma femme ! Ces deux femmes étions en en bas des degrés, ça faisait un cuchon (un tas) !
On savait pas ce qui appartenait à ma femme ou à la compagnonne ; et tout ça gueulait !
Au respect que je vous dois.

Moi ça m’avait tout étamorphosé (pétrifié). Alorsse Chinel descend à son tour. Vous l’avez bien connu Chinel ? Not’ vieux compagnon, celui-là là que fréquentait la Toinette de chez Gonon, et que nous a quitté depuis pour prendre son métier pour maître en face la passerelle Saint-Georges.
Y descend, y dérape (sépare) le cuchon comme y peut ; y remonte ma pauvre femme que se tenait le croupion avêque ses deux mains :
"Oh ! qu’elle me dit, je crois que j’ai un fifre (une vertèbre) de cassé dans le corps".

Moi je fais ni une ni deusses, je la fait vite se coucher, je mets ma redingote et je vais chercher M’sieur Pignarel ; le médecin au rapport, le médecin du comité.
Vous l’avez bien connu ? Y avait trois cent ans que z’étions médecin, mais pas le même… de père en fils.
Un brave homme M’sieur Pignarel. Y soignait les en-couches, y m’avait vu venir au monde, y me titoyais.
"M’sieur Pignarel que je lui fais, je suis bien emberlificoté, ma femme a fait une tombure, elle est là-bas à la maison, que guinche (gémir), venez donc vite".
M’sieur Pignarel vient avêque moi, ce pauvre homme, pas plus fier que si nous avions été en nourrice ensemble, y grimpe sus la suspente, y met ses lunettes, il arregarde bien le croupion de ma femme.
"Oh ! qui me fait, ça sent pas bon ! Vois-tu Benoît, t’es t’une homme, j’aime mieux t’y cracher, ta femme est une femme parduse".

Fectivement trois jours après, ma pauvre défunte était en terre.
Oh, le coup que ça m’a donné !
Aussi du depuis les mattefaims me font regret. Vous m’en mettriez une pleine assiettée devant le nez que ma fois !
Je les mangerais tout de même.

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