De cinq à sept

La jolie petite Mme Belamet s’habilla en dimanche (car nous étions dimanche) le jour où son vieux mari l’emmenait promener au parc. Je précise que nous sommes au tout début des années 1950.
Jeune femme des années 50Elle portait une petite robe en chemisier rouge à col claudine, un bibi coiffait ses cheveux courts et un petit foulard de soie dans les tons or noué en carré autour du cou. Elle était chaussée de ballerines rouges à bout noir avec un petit talon plat. D’une famille noble mais fauchée, elle avait fait un mariage de raison avec un bourgeois aisé qui avait vingt ans de plus qu’elle. Il était austère et vêtu de façon classique et aimait parader à côté de sa jeune épouse.
Dès le printemps, il l’emmenait les dimanches au parc de la Tête d’or où comme beaucoup, il allait reluquer les bêtes, surtout les singes.
Dans le bus qui les emmenait jusqu’à l’entrée aux biches du parc, adossé à l’un des piliers de la porte centrale, il y avait un jeune homme bien fait qui s’effaça pour qu’ils descendent et les suivit à distance. Mme Belamet aux joues toute roses, rosit d’avantage.
Lorsque le couple se trouva devant la rotonde des singes, le jeune homme était là à quelques pas. Curieux, Non !

Nous étions en milieu d’après-midi et les badauds s’intéressaient à un véritable drame de l’adultère qui se jouait dans la cage.
Singes du parcSur un rocher au milieu de la piste, deux singes gris, le mâle et la femelle étaient assis gravement et semblaient se bouder, du genre "à l’hôtel du cul tourné", parlant par respect. À ce moment un troisième singe fauve s’approcha et toucha la queue de la guenon qui trésaillit et tous deux sans bruits disparurent prestement dans une des logettes construites tout autour de la rotonde.
Le singe gris se retournant, ne vit plus la guenon, il fit le tour de la rotonde, chercha et, lassé, bredouille et grognon, regagna son rocher.
Arriva alors la fautive qui le houspilla, le bouscula et l’agonit de sifflements stridents, crissante d’indignation.
C’était trop drôle se subterfuge ! M. Belamet hilare se retourna, mais la jolie petite Mme Belamet avait disparu. Il scruta de tous côtés l’horizon, il passa devant le palais des reptiles, le bâtiment des fauves et l’enclos d’une chèvre de Mongolie qui cabriolait.
Au bout d’un temps assez long de recherches, lassé, bredouille et grognon, il réintègra le bus et rentra chez lui, rue Truffaut.
Madame n’était pas encore là. Ah, quand elle rentrera, il va lui conter quelque chose !

À sept heures, une clé tourna dans la serrure. Mme Belamet apparût, elle était en sueur, son col claudine légèrement ouvert, son carré de soie et son bibi à la main. Tout de suite elle récrimina avec énergie. :
« 
Tu trouves ça drôle de me semer dans un jardin public, et de rentrer sans t’occuper de moi comme si j’étais inexistante. On m’y reprendra de sortir avec toi le dimanche. Tu as perdu la tête et tu avais sans doute un rendez-vous galant. Je parie qu’il y a anguille sous roche ! »
« 
Mais… protesta M. Belamet interloqué. »
« 
J’avais soif, je te quitte un instant pour aller boire un verre de coco. Et quand je reviens, monsieur n’est plus là ! Alors moi je cours partout, je m’affole, je m’essouffle. Tu sais pourtant que j’ai peur de me retrouver seule dans les rues désertes le dimanche. Je te retiens toi, par exemple ! »
Et d’un geste rageur, elle jetta son bibi sur la table.
M. Belamet conscient de ses torts, fournit des explications et présenta des excuses ; il raconta alors à sa femme, la mésaventure du quadrumane berné qui avait monopolisé son attention et conclut :
«
J’aurais voulu que tu vois sa figure, à cet imbécile ! » La jolie petite Mme Belamet regarda son mari quelques secondes.
« 
Mais je la vois d’ici ! répondit-elle décrispée » Et elle rit.
M. Belamet rit lui aussi en songeant que la sottise de ce singe lui semblait dépasser les bornes du possible. 

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