Journal de guerre - Ur-Pippi

Chapitre trois

Où Astrid Lindgren tiendra un journal de 1940 à 1961 – elle créera pour Karin le personnage de Pippi.

Comme des millions de personnes, la Seconde Guerre mondiale sera une expérience décisive pour Astrid Lindgren, modifiant sa vision du monde, de la vie et des humains. Son indignation et sa colère à l’encontre du nazisme, du national-socialisme, du communisme et d’Hitler, Mussolini et Staline furent son premier engagement politique.

Pour que la mémoire subsiste elle commença son Journal de Guerre du jour de l’an 1940 à 1945 et le continuera en dénonçant les totalitarismes jusqu’en 1961. Ce seront dix-neuf carnets dans lesquels elle colla des coupures de presse complétée par des copies de lettres censurées, des tickets de rationnement, des extraits de publications interdites, le tout avec des commentaires écrits de sa main. Un vrai trésor pour les historiens et aussi une autobiographie, puisqu’elle y intercalait des notes sur le cours de sa vie de famille.

La Suède était restée neutre, mais la Finlande avait été attaquée par l’armée soviétique en 1940. Elle précisera : - Le national- socialisme et le bolchévisme sont deux dinosaures. Il est désagréable de devoir soutenir l’un des deux prédateurs dans leur conflit mais on peut seulement souhaiter que les Russes prennent une raclée pour tout ce qu’ils ont raflé et le mal qu’ils ont causé à la Finlande. En 1940, 7000 enfants finlandais ont été accueillis dans des familles suédoises comme celle d’Astrid.

Si elle était tellement affligée par la guerre sur tous les fronts et les atrocités commises par les belligérants, c’est parce qu’elle avait collaboré à la fin des années trente avec l’Institut de police scientifique qui dès le début de la guerre avait créé La censure postale nationale. Elle y fut embauchée comme [contrôleur] par les services de renseignements suédois jusqu’en 1945 et elle a lu plus de dix mille lettres en provenance et à destination de l’étranger. Un travail secret qu’elle n’a jamais dévoilé à personne et elle ne révèlera pas le contenu de ce travail postal qu’elle surnommait mon sale boulot. Elle partageait cette activité avec des universitaires, des enseignants, des étudiants et du personnel de l’armée suédoise. Outre sa connaissance quasi internationale de ce qui se passait, elle savait donc ce que pensaient les Suédois de toutes les couches de la société sur les conséquences du rationnement, l’aide militaire à la Finlande, l’aide aux juifs, les mouvements de troupes.

Ȧ la fin de la guerre, consciente des totalitarismes qui se mettaient en place et de la guerre froide entre l’Orient et l’Occident, elle poursuivra l’écriture de ce journal jusqu’en 1961.

Ur PippiKarin avait eu les oreillons en mars 1941 puis un peu plus tard une pneumonie et elle devait donc rester alitée, recevant la visite de ses cousins et d’enfants de familles de paysans proches. C’est pour distraire sa fille et aussi les autres enfants qu’Astrid conçut le personnage de Pippi Längstrump, littéralement Pippi les longues chaussettes et en France Fifi Brindacier. Astrid Lindgren préparait les histoires en sténo sur des blocs, avant de les restituer aux enfants qui adoraient.

Elle dactylographia le premier volume de onze chapitres, baptisé Ur-Pippi, en avril 1944. Et le 21 mai, pour les dix ans de sa fille, (l’auteure illustra le personnage de Pippi en première page) le manuscrit sera alors mis en forme par les éditions Bonniers, au format A4 dans un joli classeur noir.

Ce qui captivait les jeunes auditeurs, c’était la force sans limite de Fifi, mais aussi sa résistance à toute forme de violence, se contentant de ridiculiser les agressifs en les ridiculisant, mais toujours avec le sourire. Parmi les sources d’inspiration de l’auteure, il y avait surtout les débats sur l’éducation des enfants avec de nouvelles théories psychologiques et pédagogiques comme la liberté par A.S. Neil ou la volonté de puissance de l’enfant par Bertrand Russel. Il y avait aussi les mythes que l’on trouvait dans les contes et les légendes de la culture populaire de l’entre-deux guerre, les classiques de la littérature tels Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll ou Papa longues jambes de Jean Webster. Sans compter l’influence des films et BD des années trente avec des supers héros comme Tarzan ou Le Titan de Krypton qui deviendra L’Homme d’acier avant de finir en Superman.

Ȧ la présentation de son manuscrit aux éditions Bonniers elle écrivit :
- Si vous prenez la peine de lire ses feuillets, vous apprendrez que Pippi Längstrump est un petit Übermensch (le surhomme de Nietzsche) sous la forme d’une enfant, transposée dans un environnement banal. Grâce à sa force parfaitement maîtrisée, elle est entièrement indépendante des adultes et mène sa vie comme bon lui semble. Elle a toujours le dernier mot dans ses affrontements avec les grandes personnes.
Bertrand Russel dit que dans son imagination, l’enfant normal se laisse guider par des idées qui comportent une volonté de puissance. J’ignore si Russel à raison, mais je suis tenté de le croire lorsque je vois la popularité dont jouit Fifi depuis quelques années auprès de mes enfants et de leurs amis du même âge.

Soulignons que l’un des chapitres : Adolphe le costaud, met Fifi dans une série d’épreuves avec un directeur de cirque au fort accent allemand et qui fait sans cesse claquer son fouet pour contrôler les chevaux en piste et les spectateurs. Nous sommes dans une parodie qui fait penser au Dictateur de Charlie Chaplin, sans en avoir l’envergure, mais c’était aussi une petite satire sur Hitler. Si la maison d’éditions avait accepté de mettre en forme le manuscrit pour le cadeau à Karin, en revanche, le 21 septembre 1944, l’éditeur Gerhard Bonnier refusa d’en faire l’édition prétextant que le programme des livres pour la jeunesse était rempli pour les deux ans à venir. En fait il considérait que Fifi Brindacier était bien trop osé et compliqué.

Astrid Lindgren avait aussi envoyé quelques mois plutôt un manuscrit : Les confidences de Britt-Marie aux éditions Raben & Sjögren et fin octobre elle reçut un appel de Elsa Olenius qui lui annonçait que son manuscrit avait remporté le deuxième prix doté de 1 200 couronnes du concours de livres pour jeunes filles et que l’éditeur avait l’intention de le publier avant Noël. Elle rencontra donc Elsa qui était bibliothécaire, responsable de la section jeunesse, gérante et professeur d’un théâtre pour enfants, lectrice et coéditrice et aussi critique, à la radio, de livres pour la jeunesse. Le livre fut publié en novembre et rencontra de nombreuses critiques favorables.
Elsa Olenius étant devenue son amie, Astrid Lindgren accepta en mai 1945 de lui confier le manuscrit de Fifi Brindacier. La carrière d’écrivaine d’Astrid allait prendre son essor…

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