Génération 40 - Les Jeunes et la guerre

Le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation qui figure parmi les six Musées Municipaux de Lyon, nous offre une nouvelle exposition temporaire avec une scénographie inventive évoquant comment les 13-21 ans ont résisté, ont été persécuté et comment le régime de Vichy les a instrumentalisés, des camps volontaires au STO. Un hommage vibrant et poignant de cette génération, avec des documents, des lettres, des témoignages, des affiches, des photos et des interviews de quelques survivants actuels. Même si Lyon est considérée comme la ville de la résistance, elle n’en revendique pas le monopole, car cette expo n’est qu’un exemple du courage des filles et des garçons qui, à travers la France occupée, ont, pour beaucoup, payé de leur vie et de leur souffrance, leur refus de la capitulation face au nazisme. C’est donc bien l'équivalent d'un hommage national aux jeunes de toutes les régions que nous montre cette exposition.

Voici cette période sous l’angle (le fil rouge de l'expo) du ‘’journal’’ d’une jeune femme résistante : Denise Domenach-Lallich.

1er épisode - 1940

10 MAI 1940 – Début de l’offensive allemande, bombardement de l’aéroport de Bron.

Denise 19401er juin 1940 (Denise)
Cet après-midi, nous avons eu trois alertes. La première a duré de midi à 2h15, ça ne nous a pas empêchés de diner (à Lyon, on dine à midi et on soupe le soir). La seconde a duré de 2h30 à 3h30 et la troisième de 4 heures à 5h30. Maman qui vient de rentrer, m’apprend que les Boches ont bombardé Givors, Saint-Rambert-D’albon et qu’il y a déjà beaucoup de morts. Je pense que cette nuiton va y avoir droit nous aussi. Peut-être que c’est bientôt moi qui vais recevoir une bombe sur le rikiki. ça m’embêterait quand même un peu de mourir comme ça bêtement à quinze ans. Quitte à mourir, j’aime mieux mourir bravement en soldat et pour une cause noble pour laquelle j’aurais fait de ma propre volonté le sacrifice de ma vie.

16 JUIN 1940 – Le gouvernement du maréchal Pétain signe l’armistice.

18 JUIN 1940 – Appel du Général De Gaulle.

6 SEPTEMBRE 1940  - Création du secrétariat d’État à la Jeunesse.

4 octobre 1940 (Denise)
Il paraît qu’il y a à Londres un général français qui pense comme nous !

18-19 NOVEMBRE 1940 – Pétain en visite à Lyon.

18 novembre 1940 (Denise)
Aujourd’hui Philippe Pétain est venu à Lyon. Il y avait des affiches absolument partout. Les scouts étaient chargés du service d’ordre, il fallait faire la chaîne et nous avons vu passer les gosses des écoles qui brandissaient tous des drapeaux tricolores et ensuite le lycée du Parc. J’ai vu les taupins, les cornichons, les flottards et les khâgneux. Ils étaient tous OBLIGÉS de venir et j’en connaissais beaucoup qui sont des camarades de Jean (grand-frère de Denise).

À suivre...

Taupins – ce sont les étudiants en prépa pour polytechnique.

Cornichons – de Corniche la prépa pour Saint-Cyr et cornichons ce sont les étudiants.

Flottards – Ils sont en prépa pour entrer à Navale.

Khâgneux – Ils sont en deuxième année de Khâgne en prépa littéraire.

2e épisode de 1941 à début 1943

10 janvier 1941 (Denise) – Pendant les vacances nous avons écouté De Gaulle parler à la TSF, car je suis gaulliste, et mon père et mes frères aussi. Je porte une petite croix de Lorraine attachée au bracelet de ma montre. La mairie a fait prévenir les scouts que si les Allemands occupaient Lyon, il ne fallait plus mettre d’insigne ni d’uniforme ; pour que les cheftaines nous disent ça, il faut que le danger soit imminent. Toute la France voudrait avoir confiance en Pétain, même les gaullistes, mais moi, je ne l’aime pas et papa non plus parce qu’il a trahi la République.

Cliquez sur les images pour mieux les visualiser

Fête Jeanne d'Arc9 MARS 1941 Création d’un service civique rural pour tous les jeunes de 17 à 21 ans, 
À l’exclusion des juifs et des étrangers.

23 mars 1941 (Denise) – Jeudi soir, je suis allée à un grand meeting de la jeunesse étudiante chrétienne (...) le cardinal Gerlier est monté sur scène ; je trouve qu’il a beaucoup d’allure et qu’il parle bien. Il a fait une improvisation très simple et a terminé par ces mots : – Vous travaillerez, mes enfants, jusqu’à ce que la France reprenne sa place dans le monde, et cette place, j’ose le dire, c’est la première.
Je ne sais pas s’il s’imagine que c’est en nous faisant travailler qu’il va gagner la guerre, mais il est plutôt sympatique.

27 janvier 1942 (Denise) – Mademoiselle Marie-Louise Balmont, la grande directrice qu’on ne voit jamais, m’a fait appeler ; elle voulait que j’use de l’influence que j’ai sur mes camarades pour leur dire de ne plus aller danser. Je me suis débattue et j’ai plaidé notre cause avec tant de chaleur qu’elle a fini par autoriser les leçons de danse, mais pas les sauteries. De toute façon, je ne vois pas bien de quoi ils se mêlent. Il y a des choses plus urgentes à dire et à faire pour la France et ceux qui souffrent. Et puis il y a déjà assez de choses qui nous gâchent la vie sans qu’on vienne encore en rajouter. Quelque fois je me dis que si la guerre continue encore longtemps je vais mourir sans avoir vécu, sans avoir aimé.

18 AVRIL 1942  Retour de Pierre Laval au gouvernement.

JUILLET 1942 –  Création des Forces Unies de la Jeunesse en zone Sud 
Un des premiers groupes de jeunes résistants organisés.

26 AOÛT 1942  Rafles de juifs en zone sud dans le cadre de la collaboration policière.

8 NOVEMBRE 1942 – Débarquement allié en Afrique du Nord

11 NOVEMBRE 1942 – Occupation de la zone Sud, arrivée des troupes allemandes à partir de 9 heures.

12 novembre 1942 (Denise) – Pétain a pris le commandement des armées de l’air, de terre et de mer. Les gens commencent à comprendre que c’est un vieux gâteux. Quant aux boches, on en voit de partout, ils passent en camion, en train, en avions, etc.

28 novembre 1942 (Denise) – Le régime de terreur va bientôt commencer : la semaine dernière, les Allemands sont allés pendant la nuit chercher le docteur Rousset chez lui et l’on emmené. Tout ça parce qu’il était gaulliste et qu’il avait un poste émetteur chez lui.

9 février 1943 (Denise) – Il y a tout le temps des attentats « terroristes » et les Allemands pour nous punir, avaient ordonné le couvre-feu – Interdiction de sortir entre 8 heures du soir et 6heures du matin – Mon Dieu que de vengeances s’amoncellent, de désirs de vengeance du moins car, pour l’instant, chacun se tient à carreau, au moins apparemment. Beaucoup ne savent plus où est leur devoir ; nous nous accrochons désespérément à la vérité à laquelle nous croyons ou du moins à ce que nous croyons être la vérité parce qu’un homme qui ne croit plus en rien est un homme fini.    
J’ai cherché loyalement de quel côté était le salut de la France (...) Et depuis que j’ai trouvé (...) j’essaye de faire comprendre aux autres, avec prudence bien sûr, leur devoir. C’est difficile, c’est dangereux surtout. Papa me l’a fait remarquer, mais je suis persuadée que nous n’obtiendrons pas le salut de la France sans mettre en péril notre tranquillité et il le sait bien. J’espère avoir le courage et l’énergie nécessaires pour affronter les dangers qui se présenteront sur ma route.

Denise 1944

3e épisode du STO à la Libération

16 FÉVRIER 1943  Instauration du STO pour les jeunes nés en 1920 1921 et 1922. 
Premiers départs en gare des Brotteaux prévu le 7 mars.

Sto22 février 1943 (Denise) – Depuis quelque temps déjà les Allemands nous obligent à un marché odieux : ils forcent les ouvriers français à aller travailler en Allemagne et en contrepartie, ils renvoient au compte-gouttes quelques prisonniers. (La Relève...) Mais maintenant ils ont trouvé quelque chose d’encore plus terrible. Les jeunes gens de vingt et un, vingt-deux, vingt-trois sont mobilisés pour effectuer ce service obligatoire du travail : service de deux ans et mobilisation immédiate pour partir en Allemagne.   
Les étudiants se réunissent, ils discutent violemment, certains tapent des tracts pour encourager à refuser le départ en Allemagne, d’autres se démènent pour chercher des filières qui permettent de se cacher dans la montagne.

1er MARS 1943 Rafle de 300 personnes à Villeurbanne

5 JUIN 1943 Important opération de police à Lyon pour retrouver des réfractaires au STO.

9 DÉCEMBRE 1943 – Maurice Schumann à la BBC  « Rappelez-vous ces deux noms : Henri Fertet et Marcel Reddet. Ils avaient 16 ans (vous entendez bien : 16 ans) quand, le 26 septembre dernier, ils furent abattus (...)

6 AVRIL 1944 – Arrestation des enfants d’Izieu

26 MAI 1944 – Bombardement américain de Lyon.

16 JUIN 1944 – Assassinat à Saint-Didier-de-Formans de 30 détenus dont Marc Bloch et le jeune Joseph Chwalsky.

27 JUILLET 1944 – Cinq résistants, dont Gilbert Dru, sont extraits de la prison de Montluc et fusillés pace Bellecour.

7 AOÛT 1944 – Départ de Drancy, sous les ordres d’Aloïs Brunner, du dernier convoi de 51 déportés juifs à destination de Buchenwald.

19 AOÛT 1944 (Denise) – Toutes ces morts m’accablent et par moments, il me semble que je suis un peu morte moi-aussi. Gilbert Dru, que nous connaissions depuis quinze ans et qui était fiancé avec Denise Jouve, une de mes amies de fac, a été fusillé le 27 juillet en compagnie de Francis Chirat, un bon camarade de combat. Ils ont été fusillés à midi à l’angle de la rue Gasparin et de la place Bellecour, en représailles d’un attentat, sous les yeux de mon frère Bernard qui sortait de classe. On vieillit vite en ce moment, quand on ne meurt pas.   
Hélas en rentrant à Lyon, j’ai appris l’arrestation d’André  Reussner par la milice. Il a été interrogé, ou plutôt martyrisé, pendant douze jours, jugé – il y a des moments où je me demande si les mots ont encore un sens – par la cour martiale de Lyon le 4 août, condamné à mort et fusillé le même jour au fort de la Duchère par la milice. J’ai tout essayé pour le sauver, mais j’ai été impuissante et je ne m’en consolerai jamais. Je suis allée voir ses parents et son père se tordait les mains. C’était leur fils unique et il avait dix-neuf ans, et nous l’aimions tant.

27 août 1944 (Denise) – Plus d’électricité depuis trois jours, d’où plus de radio. Plus de nouvelles et plus de pain non plus. Ah ! On l’aura désiré jusqu’à en crever, cette libération et on n’est même pas sûr de la voir.   
Et parfois j’en arrive à envier ceux qui ont sacrifié leur vie ; nous, nous serons obligés d’apprendre à vivre sans eux, en nous demandant pourquoi eux et pas nous.

3 SEPTEMBRE 1944 – Libération de Lyon

Denise7 septembre 1944 (Denise) – Je vais avoir vingt ans. Et j’ai encore tant de questions sans réponses. La Libération est là, à nos portes, et je l’ai tellement espérée. Mais j’ai remarqué que ce que l’on attend, quand ça arrive, n’est jamais tout à fait ce qu’on attendait.   
J’ai tellement attendu de réussir mon bachot ; il me semblait que quand je l’aurais réussi, je serais pleinement heureuse et, en réalité, ce n’est qu’une porte ouverte vers d’autres difficultés. Vers d’autres joies aussi, soyons justes. Par moment la joie de la Libération m’enivre et puis soudain j’ai le sentiment que je marche sur des cadavres. 
J’espère que je saurai être heureuse, mais je ne serai plus jamais innocente.

8 MAI 1945 – Capitulation de l’armée allemande.

P.S. - Denise Domenach a rejoint très tôt la résistance où elle sera agent de liaison de son frère Jean-Marie et de son ami Gilbert Dru. En 42, elle rejoint les FUJ (voir épisode 2) où elle aura un poste de responsabilité.
En mai 44 elle sera responsable des jeunes des Mouvements Unis de la Résistance.
Recherchée par la Gestapo, elle échappera de peu à l'arrestation.
Après la Libération de Lyon, elle montera à Paris et sera nommée responsable du Mouvement de Libération Nationale (MLN). 

Commentaires (1)

P'tite ruine
  • 1. P'tite ruine | 14/03/2019
Magnifique devoir de mémoire !

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