Le plaisir de déplaire

Sketch de 1986 - Desproges sur la scène du théâtre Grévin

Les rues de Paris ne sont plus sûres

Dans certains quartiers chaud de la capitale, les Arabes n'osent plus sortir le soir. Tenez, mon nouvel épicier, monsieur Cherquaoui, s'est fait agresser la nuit dernière dans le 18e.
Desproges sketchJ'aime bien monsieur Rachid Cherquaoui. Il est arrivé dans le quartier il y a six mois. Il venait de racheter le fonds de commerce de M. et Mme Lefranc qui periclitait. Il faut dire que pendant les heures d'ouverture de l'épicerie, Mme Lefranc se faisait pétrir par le boulanger, tandis que M. Lefranc en profitait pour aller boucher la bouchère.
Il allait aussi s'enfiler des ballons de muscadet au café montmartrois avec M. Leroy le boucher avec qui il partageait une certaine idée de la France, faite à la fois de fierté municipale, de haine pour les grandes surfaces, les étrangers et l'eau minérale.
Le couple Lefranc fermait tôt pour ne pas rater Collaro à la télé. Tant et si bien que les clients avaient fini par reporter leurs instincts légumiers crépusculaires vers le supermarché.
- Femme, dit un soir M. Lefranc à sa bourgeoise, nous sommes pris à la gorge par les gros à la solde de l'étranger, nous allons devoir vendre l'épicerie. Mais forcément personne n'en voulait.
Alors qu'il glougloutait ses petits blancs en maudissant le Maghreb, Vichy Saint-Yorre et les établissements Mammouth, il vit venir à lui un petit homme bien mis, quoique relativement basané.
- Bonjour, monsieur, dit le petit homme.Vous êtes bien M. Lefranc ?
- Qu'est-ce qu'il me veut, ce melon ? Lança M. Lefranc, prenant la salle à témoin de l'outrecuidance de l'intrus.
- Je vous prie de m'excuser, mais je ne suis pas un melon. Je suis épicier, dit le petit homme. Je m'appelle Rachid Cherquaoui. J'ai vu que vous cédiez votre bail. Ça m'intéresse.
- Merde alors, dit M. Lefranc en tapant sur la table, ça me ferait vraiment chier de voir un fainéant de bicot dans mon magasin. Plutôt crever. Après s'être ainsi brillammment exprimé, M. Lefranc se dit qu'il ne tomberait jamais deux fois sur pareil gogo.Le lendemain, en toute discrétion, il signait la cession de son bail à M. Cherquaoui. 

Dans le quartier, nous sommes très contents du nouvel épicier. Pour des fainéants, c'est incroyable de voir à quel point les épiciers arabes se lèvent tôt et se couchent tard. C'est à se demander quand ils regardent Les jeux de 20 heures.
Dimanche dernier, je suis allé chercher une salade et un pain de mie à 9 heures du soir passées. C'était encore ouvert. M. Cherquaoui était en train de jouer aux dominos avec un autre Marocain qui lui ressemblait beaucoup.
- C'est mon frère Mohamed. Mohamed, je te présente un client très gentil. (Je suis très gentil).
Je me rappelle que ce dimanche soir-là, avant de me laisser repartir avec mon pain et ma laitue,
M. Rachid avait tenu à nous faire goûter un petit sancerre blanc de l'année, qu'il venait de recevoir. Encore un peu vert, mais très fruité. Lui-même ne s'en était servi qu'un tout petit fond de verre, par politesse, pour trinquer. comme il dit :
- Faut que je fasse attention. Je suis moitié musulman, moitié diabétique.
Mais moi je sais bien qu'il préfère les bordeaux rouges...

Ce matin, pour la première fois depuis six mois, le rideau de fer de l'épicerie Cherquaoui est resté baissé...
Les rues de Paris ne sont plus sûres...

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