Retour triomphal du pied de Louis XIV

Hommage à Félix Benoit

Il est couramment admis que Lugdunum fut fondée le 9 octobre 43 avant  J.C. par Munatius Plancus et donc d’octobre 1957 à septembre 1958, de très nombreuses manifestations, officielles ou non, commémorèrent le bimillénaire de Lyon. Rendons hommage à Félix Benoit pour avoir participé à l’une de ces célébrations.

Félix Benoit, historien, ingénieur, officier de l’instruction publique est surtout l’un de nos plus illustres humoristes. Rappelons quelques-uns de ses titres honorifiques. Il fut le créateur et le recteur de l’Institut des Sciences Clavologiques, plus connut comme étant l’Ordre du Clou. Il reçut à cet effet son poids de clous par le maire Louis Pradel. Il fut aussi le libérateur de l’Ile Barbe en 1977, créant une distinction officielle : l’Ordre du Cordon du Poil (à bois) dont la devise était : « le poil à bois et la caravane passe. » Il était Commandeur exquis du Collège de Pataphysique, parémiologiste, polygraphe et chroniqueur attitré dans diverses gazettes savantes ou piquantes.
Voilà très brièvement un aperçu de ce grand personnage, (1,72 m m’a-t-on dit) !

Mais reprenons le récit de Félix Benoit.

Le pied de Louis XIV était exilé à Nancy depuis 1825. Il est nécessaire d’en développer l’historique.

Au terme de longues palabres consulaires, on décida en 1686 d’élever une statue à Louis XIV en reconnaissance à son ordonnance de 1658 donnant un statut à la place Bellecour. On marchanda d’arrache-pied, et la statue équestre du roi, travesti en empereur romain, ne fut érigée que deux ans avant sa mort… Le 28 décembre 1713 on inaugura le monument, et l’on couvrit de plus de fleurs que d’argent le sculpteur, le talentueux Martin Desjardins. Les régimes basculent, et la statue fut abattue et fondue en 1792 par les révolutionnaires.

ChevalOn aurait pu en rester là, mais avec le changement de cap intervenu sous la Restauration, on s’adressa au sculpteur Lemot pour en faire une autre. Le 6 novembre 1825 on inaugura le nouveau chef d’œuvre, Louis XIV est toujours représenté en empereur romain, très cambré et sans étriers (ce qui n’est nullement un oubli du sculpteur, selon une légende, mais parce que les Romains ignoraient cet accessoire).

Détail humoristique : l’appellation de « Cheval de Bronze » date de 1848, quand on effaça le nom du roi sur le socle, par hostilité au pouvoir monarchique. « Epargnez au moins le cheval » s’était écrié un conseiller municipal pour calmer la fureur des républicains. Bref, le roi ne retrouva son identité, avec sa carte de visite, qu’en 1943, sous le gouvernement de Vichy ! Enfin en 1969 le maire Louis Pradel décida de le faire restaurer en argumentant « qu’il avait les pieds mités » !

Cela dit, rappelons qu’en 1825, le préfet de la Restauration, M. de Lezay-Marnesia, initiateur du monument avait eu droit à un souvenir : un pied du roi-soleil qu’il avait emmené dans ses bagages  lors de son départ à Nancy, lorsqu’il fut remplacé par le comte de Brosses. Ȧ sa mort l’ancien préfet du Rhône avait légué le pied au Musée des Beaux-Arts de Nancy  où il figura sous la mention : « Pied colossal, fragment de la statue de louis XIV, dimension 0.60 m. Bronze offert par M. Lemot, sculpteur, lors de la réédification de la statue sur la place Bellecour. Don de M. Lezay Marnesia ».

M. Martin-Basse de l’Académie de Lyon m’informa de la présence de ce pied à Nancy. C’est alors que je pris le mien et que je jurai solennellement sur la tête du trésorier payeur général, d’être l’artisan de son retour triomphal à Lyon.

Grandement aidé dans cette entreprise par mes amis Louis Jasseron et le colonel du Pavillon, j’eus en outre la joie de gagner à ma cause Mlle Monique Ray, conservateur du Musée historique de Lyon (Gadagne), qui diligenta les démarches qui s’imposaient auprès de son collègue de Nancy après accord entre les municipalités intéressées. Et le 21 février 1958, le pied arrivé le matin même par chemin de fer à la gare de Perrache fut accueilli dans l’enthousiasme, place Bellecour, avec le concours de la musique du 99e régiment d’infanterie, mis à notre disposition par le regretté général Nadau, commandant la subdivision militaire de Lyon.

Il en résultat un embouteillage monstre dans les rues adjacentes, et d’aucuns crurent un instant à la prise du pouvoir par une junte des colonels (très à la mode à l’époque), aux cris mille fois répétés par la foule de : « c’est le pied, c’est le pied » ! Un pied désormais hébergé au Musée de Gadagne, en toute sécurité.

Aussi, croira-t-on encore, après cet exemple édifiant, que les lyonnais n’ont pas un sens de l’humour très aiguisé ?

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