Episodes de 11 à 15

Les épisodes sont installés en ordre décroissant au fur et à mesure de leur création

Episode 12 - Première arnaque

Comment expliquer qu'à force de manger beaucoup de pain, on finisse par avoir de la brioche ?
Pierre Dac - Les pensées (1972)
 

Où Pinocchio, bonne pomme ne réalise pas qu’il se fait entuber à cha peu.

Ils arrivèrent enfin à l’auberge de l’Écrevisse Rouge.

Nous allons poser nos valoches icigo, Déclara le Renard, et le temps de croquer un morceau puis de faire une petite pioncette, nous repartirons vers minuit pour être dès l’aube au champ des miracles.

Entrés dans l’auberge, ils prirent place tous les trois à une table.

Avertissement : pour les personnes sensibles, je conseille la prise d’un alka-selzer et surtout d’’être à jeun car même pour les ceusses qu’auraient zieuté « La Grande Bouffe » le film franco-italien réalisé par Marco Ferreri en 1973, ce qui va suivre pourrait bien vous brasser l’estogome.

La grande bouffeLe Chat, après avoir dégoisé qu’il n’était pas en appétit, se goinfra en ingurgitant : trente-cinq rougets à la sauce tomate et quatre portions seulement de tripes à la mode de Parme (c’est comme à la mode de Caen, mais nous sommes en Italie, alors elles sont  "molto bene préparées avec des tomates au basilic et du parmesan) tout en réclamant trois fois de suite, ne les trouvant pas assez onctueuses, du beurre et du fromage râpé.
Le Renard qui était quasi à la diète boulotta : un simple lièvre accompagné d’une terrine de poulardes et de coquelets. Pour faire passer le lièvre, il commanda ensuite une fricassée de perdrix, de lapin, de grenouille et de lézard aux raisins. Et puis il s‘arrêta là, disant qu’il ne pourrait plus rien avaler, que tout ce qui était nourriture le dégoûtait.
Pinocchio, ne commanda qu’une poignée de noix et un morceau de pain. Il pignochait, mangeottait laissant presque tout dans son assiette. Le pauvre gone était tellement obsédé par le Champ des miracles qu’il souffrait par avance d’une indigestion anticipée de pièces d’or.

Quand ils eurent fini,  le Renard s’adressa à l’aubergiste :
Donnez-nous deux bonnes chambres : une pour monsieur Pinocchio, une autre pour mon compagnon et moi. Nous ferons un petit somme avant de repartir. N’oubliez pas de nous réveiller à minuit.

À vos ordres, messieurs, répondit l’aubergiste en faisant un clin d’œil au Renard et au Chat. Le salopiaud était, vous vous en doutiez, complices des deux sagouins.

Dès que Pinocchio fut au lit, il s’endormit et rêva immédiatement. Il rêva qu’il était dans un champ recouvert de jeunes arbres chargés de grappes de sequins d’or qui tintinnabulaient au gré d’une légère brise. Et cette musique semblait dire : « Viens donc nous cueillir ». Mais juste au moment où Pinocchio s’apprêtait à les récolter par poignées entières et à s’en mettre plein les poches, on frappa bruyamment à la porte de la chambre. C’était l’aubergiste qui venait le rencarder que minuit venait de sonner à la dégoulinante de la bastoche.

Mes amis sont-ils prêts ? Quémanda la marionnette.

Mieux que ça, ils ont décanillé depuis déjà deux plombes.

Par sainte Marie des Terreaux, Pourquoi ?

Le Chat a reçu sur son portable un sms l’informant que l’ainé de ses chatons avait choppé des engelures sur ses coussinets et qu’il était entre la vie et la mort.

Nom d’un graton ! Le pauvre. Ont-ils réglé la douloureuse ?

Que nenni, ils sont trop bien éduqués pour faire cet affront à votre seigneurie.

C’n’est pas pour chipoter, mais l’affront ne m’aurait pas particulièrement traumatisé, fit remarquer Pinocchio en se grattant le ciboulot. Et où t’est-ce donc qu’ils m’attendent ces ‘’chers’’ amis ?

Au champ des miracles dès le lever du jour ; vous suivez le ruban, c’est tout droit.

Pinocchio douilla la douloureuse qui lui coûta une pièce d’or. Puis il partit. Nous pouvons rajouter qu’il avançait à l’aveuglette tant la nuit était plus noire que la conscience d’un usurier. De temps en temps de gros oiseaux venaient battre des ailes sous son pif lui filant le traczir qu’il en beurlait : « Qui va là ? » Mais seul l’écho répondait «  Qui va là, qui va là, qui va là... ».

Il aperçut soudain, au détour du chemin, sur le tronc d’un arbre, une petite bestiole nimbée d’un pâle halo de lumière, comme la petite flamme d’une veilleuse de nuit.
– Qui es-tu ? Chevrota Pinocchio.

Fin de l’épisode à suivre...

Bon sang ! Mais c’est bien sûr. C'est...

Réponse A – un ver luisant amoureux d’une étoile.
Réponse B – La fée Bleue venue pour éclairer la route du gamin.
Réponse C – Le Grillon qui parle, encore faiblard de son coup de marteau mais comme les scouts ‘’toujours prêt’’ !
Réponse D – La fée Clochette qu’était partie en vacances et s’était elle aussi paumée sur le chemin du retour.

Glossaire :
Dégoiser : dire n’importe quoi.
Pignocher : en lyonnais, manger lentement du bout des dents, on dit aussi mangeotter, manger sans faim.
Salopiaud ou salopiot : se dit d’une personne à la moralité répugnante.
Douiller : payer avec regret ce qui va bien avec la douloureuse qui est une addition salée, pas une simple note

Episode 11 - L'heure du leurre

Un homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours,
de poésie jamais.

Baudelaire

Où la soif de l’or conduit au leurre

Veux-tu multiplier tes pièces d’or ? dit le Renard

– Que me chantes-tu là ? s'interloqua Pinocchio

– Eh bien, à la place de tes cinq misérables sequins, je me fais fort de te les faire fructifier en cent, mille, deux mille !

– Comment cela, tu me la joues Majax ou David Copperfield !

– Que nenni, c’est fastoche, au lieu de rejoindre ta cambuse, files-nous le train.

– Et où t’est-ce donc que nous irions ?

– Au Pays-des-Nigauds.

Pinocchio se mit à gamberger à s’en faire péter les boyaux du cerveau ; ça fumait sous sa caboche. Il déclara résolument.
Désolé, je ne peux pas vous suivre. Je suis tout près de ma baraque et j’ai hâte de retrouver mon paternel qui m’attend. Je n’imagine pas tous les soupirs qu’il a dû pousser en ne me voyant pas revenir ! Je suis vraiment un marque-mal et le Grillon-qui-parle ne m’avait pas berluré en affirmant que les momignards désobéissants, outre les mésaventures et les ennuis qui leur tombent sur le casaquin, n’ont aucune chance de réussir dans la vie. Je l’ai appris à mes dépends avec toutes les embiernes que j’ai accumulés. Pas plus tard qu’il y a pas longtemps, chez Mangiafoco, j’ai bien cru que j’allais dépoter mon géranium et suivre la camarde. Rien que d’y penser, ça me donne la vasivite.

– Pas de lézard, si tu tiens absolument à rentrer, alors vas-y et tant pis pour tézigue ! Soupira le Renard.

– Je dirais même plus, tant pis pour ta pomme ! Renchérit le Chat.

– Mais en te conduisant ainsi, tu tournes le dos à la baraka.

– À la veine ! Rajouta le Chat.

– D’ici à demain tu aurais pu transformer tes cinq nap’s en deux mille, insista le Renard.

– En deux mille ! Échotisa le Chat.

– Tant que cela ? Comment est-ce possible ? Bredouilla Pinocchio dont la volonté première commençait diablement à se fissurer.

Arbre à piècesJe ne suis pas un va-de-la-gueule et je vais t’affranchir, dit le Renard. Sache donc qu’au Pays-des-nigauds, il y a un champ sacré que tout le monde appelle ‘’Le Champ des miracles’’. Dans ce champ, au mitan de la nuit, tu creuses un petit trou et tu y mets un sequin d’or. Tu recouvres avec de la terre, tu l’arroses avec deux seaux d’eau, tu jettes une pincée de sel et tu rentres peinard te glisser dans les torchons. Pendant la nuit le sequin germe et fleurit. Le lendemain matin, tu retournes dans le champ et sous tes gobilles ébaubies tu arreluques un arbuste magnifique, chargé d’autant de sequins que d’épis d’une moisson d’avril. Attendu que chaque arbuste produit une grappe de cinq cent sequins et comme tu as cinq pièces, en comptant bien sur tes pinceaux, te voilà riche avec en poche deux mille cinq cents sequins sonnants et trébuchants. Alors, elle n’est pas belle la vie !

Saperlipopette, mais c’est formidable ! Beurla Pinocchio en dansant de joie. Je ne suis pas un ingrat et dès que j’aurai récolté tous ces nap’s, j’en prendrai deux mille pour mon paternel et les cinq cents autres seront pour vous deux.

Un cadeau ? Pour nozigues ? Dieu t’en préserve ! S’indigna le Renard en prenant une mine offensée.

Dieu t’en préserve ! Scanda le Chat.

Sache mon jeune ami que nous n’agissons pas par intérêt, notre seul objectif est le bien-être et l’enrichissement de nos compagnons de route.

Nos compagnons ! Répéta le Chat.

Non d’un rat ! Que voici que voilà de biens braves gugusses, se dit Pinocchio. Alors, oubliant instantanément son vioque, le manteau neuf, l’abécédaire et toutes ses bonnes résolutions, il déclara :
Banco, je vous file le train.

Tous les trois s’enquillèrent sur le ruban où ils crapahutèrent longtemps jusqu’à la tombée de la nuit. Pendant le trajet, le Chat, en écrasant quelques poux qui lui grattaient le pelage, rêvait de bijoux. Le Renard s’amusait à donner des coups de pattes sur des cailloux qu’il projetait dans un champ de choux. Quand à Pinocchio, il songeait à tous les joujoux qu’il pourrait s’acheter une fois riche. On commençait d’entendre le hululement de quelques hiboux que l’obscurité réveillait, lorsque les deux ripous, mort de fatigue et mous des genoux aperçurent enfin ...

Fin de l’épisode à suivre...

Nota benêt : Je pense que vous avez tous constaté que j’ai casé dans le dernier paragraphe (rien ne m’arrête dans la facétie) les sept mots en ou qui prennent ‘’x’’ au pluriel. Oui, me diront quelques canants gones à l’œil d’aigle ou chenuses colombes à l’œil de biche, mais ripou prends un x lui aussi. Que nenni rétorquerai-je ! Le verlan de pourri en ripou s’écrivait avec ‘’s’’ au pluriel. C’est Claude Zidi dans son film « Les Ripoux » qui a rajouté ‘’x’’ à la fin. Et du depuis, en argot, on dit aussi : un ripoux et des ripoux ; le dictionnaire qui a gardé ripou autorise ‘’s’’ ou ‘’x’’ au pluriel. Bravo monsieur Zidi, excellent réalisateur et ‘’linguiste’’ ; vous avez fait évoluer notre belle langue sans franglisme.

Qu’aperçurent Renard et Chat ?
Réponse A – L’auberge du Homard Thermidor dont l’origine de la recette provient d'un diner qui a été donné suite à la première de la pièce de théâtre « Thermidor » de Victorien Sardou en date du 24 janvier 1891 à la Comédie Française !
Réponse B – L’auberge du Crabe aux pinces d’or où Hergé écrivit la neuvième aventure de Tintin qui déjoua un trafic d’opium planqué dans des boites de crabes et où il fit la connaissance du capitaine Haddock, ‘’mille sabords’’ !
Réponse C – L’auberge de l’Écrevisse Rouge qui sert la recette typique de la région Rhône-Alpes, « le poulet aux écrevisses » qui est d’ailleurs traditionnellement servi avec un gratin Dauphinois.
Réponse D – L’auberge de la Langouste internationale où le chef cubain  Guillermo Smith Duquesne, cuisinier de l’Ambassade de France à Cuba de 1966 à 71 peut nous concocter sa célèbre « langouste au café » une des 160 recettes qu’il a répertorié dans son livre.
Ça vous excite les papilles n’est-ce pas !

Glossaire :
Berlurer : à l’origine c’était rêver, se faire des illusions (se berlurer), Audiard l’employait aussi pour tromper.
Casaquin : métonymie de ce qui était au XVIIIe siècle un petit vêtement du dessus du genre paletot et donc c’est le dos à la hauteur des épaules.
Embiernes : en parler lyonnais ce sont les ennuis, les embêtements de toutes sortes et parlant par respect, le Parisien dirait,  ‘’les emmerdes’’.
Dépoter son géranium : encore une façon imagée de mourir.
Un va-de-la-gueule s’emploie pour celui qui fanfaronne et dis n’importe quoi pour faire de l’esbroufe.
Glisser dans les torchons c’est se mettre au lit sous les draps.
Franglisme ou franglais, ce sont des mots, des effets de mode (souvent un peu snob) qui sont un mélange d’anglais et de français, ce qui n’apporte rien à la langue anglaise ou française, à l’inverse d’un anglicisme où comme beefsteak, week-end... nous adoptons un vrai mot anglais dans le français usuel.

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